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Leite-creme : le fer rouge qui fait craquer la crème portugaise

On l'entend avant de le goûter : la cuillère appuie, la croûte de sucre cède d'un coup sec, et dessous il n'y a plus rien de dur. Le leite-creme tient tout entier dans ce contraste de deux secondes.

On l'entend avant de le goûter. La cuillère appuie, la croûte de sucre cède d'un coup sec, et dessous il n'y a plus rien de dur : une crème fraîche et souple, jaune d'œuf, parfumée au citron et à la cannelle. Le leite-creme tient tout entier dans ce contraste de deux secondes.

Une crème qui ne voit jamais le four

C'est la première chose qui le sépare de ses cousins européens : le leite-creme se fait à la casserole. Du lait, des jaunes d'œufs, du sucre, un peu d'amidon, une écorce de citron et un bâton de cannelle qu'on laisse infuser avant de le retirer. On remue sans arrêt, à feu doux, jusqu'à ce que la crème nappe la cuillère. Pas de bain-marie, pas de four : toute la cuisson se joue au poignet.

La crème est ensuite versée dans un plat large et peu profond, souvent une terrine en terre cuite, puis laissée à refroidir. Elle épaissit sans jamais prendre comme un flan. Le leite-creme se mange à la cuillère, jamais au couteau, et cette texture-là est exactement ce que le four aurait détruit.

Le ferro de queimar

Reste le sucre. On en saupoudre une couche fine sur la crème froide, et c'est là qu'intervient l'objet qui donne son caractère au dessert : le ferro de queimar, aussi appelé pá de queimar. Un disque de fonte au bout d'un long manche, qu'on chauffe jusqu'au rouge sur la flamme ou sur les braises, et qu'on pose à plat sur le sucre.

Le contact est bref, violent, bruyant. Le sucre fond, brunit, fume, et se fige en une plaque de verre à peine plus épaisse qu'une feuille. Le chalumeau fait à peu près le même travail, mais pas tout à fait : le fer ne chauffe que ce qu'il touche. La crème, dessous, reste froide. C'est pour cette raison que la croûte d'un bon leite-creme est aussi mince, et que la première cuillère fait ce bruit-là.

Dans beaucoup de familles portugaises, le ferro n'est pas un ustensile qu'on achète : c'est un objet qui se transmet, noirci par des décennies de service, rangé au fond d'un tiroir et ressorti pour les repas où l'on tient à bien faire.

Une querelle qui n'a jamais été tranchée

Impossible de parler du leite-creme sans que quelqu'un, à table, prononce le mot « crème brûlée ». La ressemblance est réelle, la parenté probable, l'origine indémontrable.

Ce que l'on sait tient à peu de chose : la première mention écrite connue de la crème brûlée apparaît dans un livre de cuisine français de 1691, le Nouveau cuisinier royal et bourgeois de François Massialot. Une mention écrite n'est pas une invention — elle prouve seulement qu'à cette date, quelqu'un a pris la peine de noter une recette que d'autres faisaient peut-être depuis longtemps. Les desserts domestiques laissent rarement des archives. Les Catalans avancent leur crema catalana avec les mêmes arguments et la même conviction.

La différence tangible, elle, ne se discute pas : la crème brûlée cuit au four, au bain-marie, dans son ramequin. Le leite-creme cuit sur le feu, dans une casserole, et n'entre jamais dans un four. Deux méthodes, deux textures, une même idée — du sucre et du feu posés sur une crème aux œufs.

Des couvents, des jaunes d'œufs et de la cannelle

Si la pâtisserie portugaise compte autant de desserts jaunes, ce n'est pas un goût, c'est une conséquence. Dans les couvents portugais, les blancs d'œufs partaient par litres : on les employait à amidonner le linge et les habits, et à clarifier le vin. Restaient les jaunes, en quantité, et des religieuses qui avaient le sucre, le temps et le savoir-faire. De là vient toute la famille des doces conventuais — et de là vient aussi cette habitude, très portugaise, de ne rien laisser perdre d'un œuf : les jaunes à la crème, les blancs battus en neige et pochés dans le lait.

La cannelle, elle, arrive par la mer. Le Portugal a tenu des comptoirs sur la route des épices pendant une bonne partie des XVIe et XVIIe siècles, et la canela est entrée dans les cuisines portugaises avant de devenir un parfum d'exception ailleurs en Europe. Elle ne quittera plus les desserts : sur le leite-creme, sur le arroz doce, sur le pastel de nata sorti du four. Au Portugal, la cannelle ne s'ajoute pas — elle fait partie du dessert.

Un dessert de tous les jours

Le leite-creme n'est pas un dessert de fête. On le trouve à la carte des tascas comme sobremesa do dia, derrière la vitrine des pastelarias, sur les tables de famille du dimanche midi. Il coûte peu, se prépare avec ce qu'on a déjà, et se fait la veille. C'est un dessert de cuisine domestique, ce qui explique sans doute pourquoi personne n'a jamais pensé à en écrire l'acte de naissance.

Il a d'ailleurs des cousins plus solennels dans le même registre du lait, des œufs et du sucre lentement travaillés — le pudim Abade de Priscos en est l'extrême opposé : même famille, ambition inverse.

Chez Wooly, à Bruxelles

Une crème aux jaunes d'œufs, du sucre, du feu, de la cannelle : c'est exactement ce qui donne son goût à notre pastel de nata. Le fer rouge y devient la chaleur du four, la terrine devient une coque de pâte feuilletée, mais la logique ne bouge pas : caraméliser le dessus, garder le dedans crémeux. C'est aussi pour cela qu'un pastel de nata se mange tiède, et pas au bout de trois heures dans un sac. À Bruxelles, vous les trouverez rue des Tongres, à Etterbeek, comme à Stockel, à Uccle et à Waterloo.

Photographie : Celeda, Wikimedia Commons, licence CC BY-SA 4.0.

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