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Batata-doce de Aljezur : la légende a trois siècles de trop

Elle sort de terre encore habillée de sable, lourde, étrangement parfumée. À Aljezur, on raconte qu'elle a gagné une bataille en 1249. Le problème, c'est que le calendrier dit non.

Elle sort de terre encore habillée de sable. On la frotte avec le pouce, et dessous apparaît une peau entre le rouge et le brun, presque violette par endroits. Cassée en deux, elle est jaune vif, humide, et elle sent quelque chose qui tient de la châtaigne. C'est la batata-doce de Aljezur, et dans ce coin du sud-ouest portugais, elle n'est pas un légume : c'est un personnage.

Un personnage à qui l'on prête une biographie un peu trop belle.

La légende de 1249

L'histoire qu'on se transmet à Aljezur est celle-ci : les chevaliers de l'ordre de Santiago, avant de prendre le château perché au-dessus du village, auraient bu une préparation à base de patate douce. Une potion, disent les plus enthousiastes. De quoi tenir la journée, disent les plus raisonnables. Le château tombe en 1249, et la racine entre dans le récit de la conquête.

C'est un beau récit. Il a un défaut : la patate douce n'était pas là.

Ipomoea batatas est américaine. Elle pousse depuis des millénaires dans les terres chaudes du continent, et elle n'a traversé l'Atlantique qu'après les voyages de la fin du XVe siècle. En 1249, aucun chevalier européen n'avait pu en voir une, encore moins en manger. La légende précède son objet de près de trois siècles.

Ce qui est remarquable, c'est que personne n'en fait un secret. La fiche officielle du produit signale elle-même l'anachronisme, sans pour autant effacer la légende. Les deux cohabitent, et c'est très portugais : on garde l'histoire parce qu'elle dit vrai sur autre chose. Elle dit que cette racine nourrit, qu'elle tient au corps, qu'on lui a fait confiance les jours difficiles. Ce sont des faits, même si la date est fausse.

Ce qui s'est réellement passé

La vraie arrivée est plus tardive et moins héroïque, mais elle raconte mieux le Portugal. Ce sont les navires portugais qui ont fait circuler la plante d'un continent à l'autre, du Brésil vers l'Afrique, vers l'Asie, et vers les ports de la péninsule. Comme le sucre, comme la cannelle, comme tant de choses qui ont fini dans les doces, la patate douce est entrée au Portugal par la mer.

Puis elle a trouvé son endroit. Pas n'importe lequel : le sud-ouest, la Costa Vicentina, cette bande de terre sableuse coincée entre les collines et l'Atlantique, où le vent salé décourage à peu près toutes les cultures délicates. Le sable, qui est un défaut presque partout ailleurs, est ici exactement ce qu'il fallait : la racine s'y développe sans se déformer et sans se charger de fibres.

Une aire minuscule, et une protection européenne

Le territoire de la batata-doce de Aljezur tient sur une carte de poche. Il couvre la commune d'Aljezur, dans le district de Faro, et cinq paroisses de la commune voisine d'Odemira, côté Alentejo : S. Teotónio, S. Salvador, Zambujeira do Mar, Longueira-Almograve et Vila Nova de Milfontes. Le tout correspond au périmètre d'irrigation du Mira, soit environ 420 hectares : 220 du côté d'Aljezur, 200 du côté d'Odemira.

C'est peu. C'est pourtant suffisant pour que Bruxelles s'en mêle, au sens propre : depuis le règlement européen du 17 août 2009, la batata-doce de Aljezur porte une Indication Géographique Protégée. Le nom appartient désormais à ce coin de côte, et à lui seul.

La variété a un nom, elle aussi : Lira. Forme de poire allongée, peau pourpre ou brun-rouge, chair franchement jaune. Une racine pèse entre 50 et 450 grammes, et mesure de 8,5 centimètres sur 4 à 16,5 centimètres sur 7. Crue, elle a un goût de châtaigne ; cuite, elle devient douce et fondante, presque sans fibre.

Le geste qui décide de tout : huit jours au soleil

Le calendrier de la batata-doce commence en février, en pépinière. En avril ou en mai, les jeunes plants partent en pleine terre. Puis il faut attendre. La récolte s'ouvre en septembre et se poursuit jusqu'au cœur de l'automne, mais l'essentiel se joue en octobre, quand la racine est mûre et que la terre a fini de sécher.

Et là intervient le geste que les gens d'ailleurs ignorent presque toujours. On ne rentre pas les racines. On les laisse au sol, posées sur la terre où elles ont poussé, pendant huit jours environ. Ce séchage, la cura, n'est pas une négligence ni une économie de main-d'œuvre : c'est lui qui referme les blessures de l'arrachage et qui transforme une partie de l'amidon en sucre. Une patate douce ramassée et stockée immédiatement n'a pas le même goût. Elle n'a pas encore fini de devenir elle-même.

Ensuite seulement on la rentre, dans un local ventilé, autour de 13 à 14 °C. Bien conduite, elle tient jusqu'au printemps suivant. Une culture d'automne qui nourrit jusqu'en avril : dans une région pauvre et ventée, on comprend pourquoi elle est devenue un personnage.

De la soupe au dessert

Dans le sud-ouest, la batata-doce va partout. Elle accompagne le poisson, elle épaissit les plats d'hiver, elle se mange rôtie sous la cendre. Mais elle a surtout gagné sa place dans la doçaria traditionnelle de la région, cette pâtisserie de campagne qui n'a jamais eu besoin d'ingrédients rares pour être bonne.

Le raisonnement est le même que pour les autres douceurs du sud portugais : on part de ce qui pousse sur place. L'amande donne le morgado, la caroube donne sa farine noire, le figuier donne ses fruits séchés — nous avons raconté ailleurs comment l'alfarroba se récolte encore à la perche. La patate douce, elle, apporte ce que les jaunes d'œufs et le sucre ne savent pas donner seuls : une texture. Quelque chose de dense et de moelleux, qui garde l'humidité plusieurs jours.

Chaque fin novembre, Aljezur lui consacre son festival, trois jours durant lesquels une commune rurale de la Costa Vicentina devient, le temps d'un week-end, la capitale d'une racine. L'édition 2026 est annoncée du 28 au 30 novembre.

Ce qu'on en garde, chez Wooly

Nous ne vendons pas de batata-doce de Aljezur à Bruxelles : son aire de production est trop petite et sa saison trop courte pour cela. Mais son histoire dit exactement ce que nous essayons de faire dans nos quatre boutiques, rue des Tongres à Etterbeek, à Stockel, à Uccle et à Waterloo : une pâtisserie portugaise qui part d'un produit et d'un geste, pas d'un raccourci. C'est le même esprit qui fait qu'un ovos de coco ne ressemble à rien d'autre, et qu'un jaune d'œuf battu avec du sucre reste, encore aujourd'hui, la base de la moitié de notre vitrine. Nos adresses et nos horaires sont sur la page de nos boutiques.

La légende avait raison sur l'essentiel

Les chevaliers de 1249 n'ont jamais goûté à la patate douce. Mais l'idée que le village a gardée, celle qu'une racine du sable puisse décider de la suite, n'est pas absurde. Pendant des siècles, dans ce bout de côte battu par l'Atlantique, elle a fait précisément cela : elle a permis de passer l'hiver.

Il arrive qu'une légende se trompe de date et vise juste quand même.

Photo : patates douces crues — Ipomoea batatas 006, par Llez, CC BY-SA 3.0, via Wikimedia Commons.

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